La curation n’en finit pas de faire parler la blogosphère, avec une interrogation dominante en toile de fond : vrai sujet ou lubie du moment ? La conférence organisée lundi dernier dans le cadre de la Social Media Week nous a permis de creuser la question. Sommes-nous en train d’assister, comme l’ont sous-entendu les intervenants, à une évolution de la pratique même du Web ?
Une fois n’est pas coutume, reprenons pour y voir plus clair une recette traditionnelle de communication. J’en appelle aux 5 W + H !
La curation, c’est quoi ? Comme vous l’avez probablement déjà lu, la curation est un terme anglais qui s’applique initialement au domaine de l’art. Le « curator » est le conservateur de musée qui sélectionne les œuvres, les classe et les met en scène pour raconter une histoire. Sur le Web, la curation consiste à sélectionner puis à diffuser des informations en lien avec un sujet donné. Problème : en français, le terme de curation existe déjà et désigne le traitement d’une maladie. Cela ne nous a pas empêché de reprendre tel quel le terme anglo-saxon. Cette solution ne peut être que temporaire : comment prendre au sérieux un concept qui ne sait pas dire ce qu’il est ? On a entendu parler d’éditorialisation, de dépollution, de narrativisation, de mise en récit… l’idée est là, mais aucune traduction satisfaisante n’a pour l’instant été trouvée.
La curation, comment ? Celui qui diffuse une série de liens sur Twitter peut-il se définir comme un curator ? Tout le monde n’est pas d’accord sur ce point. Pour certains, il suffit par exemple de « liker » un article sur Facebook pour être curator. Toute diffusion d’un lien, toute qualification d’un contenu serait donc un exercice de curation. Ce n’est pas notre point de vue : une « bonne » curation doit permettre d’apporter de l’intelligibilité ; la mise en scène et la qualification des contenus est donc indispensable. Notre veille quotidienne sur le compte Twitter de l’agence n’est qu’une amorce de curation. Notre veille stratégique mensuelle, qui rassemble dans un document spécifique les articles du Web qui nous ont semblé les plus intéressants, accompagnés de quelques commentaires de notre part, semble plus s'en rapprocher.
La curation, par qui, pour qui ? Qui sont les curators : des élites de blogueurs ou potentiellement tous les utilisateurs du net ? Si l’on en croit les représentants des plateformes de curation Pearltrees et Scoop it, tout le monde peut être curator. Seule condition : avoir une passion, et l’envie de la partager. Mais l’on peut aussi considérer que ce sont les documentalistes, en tant qu’experts du tri et de la sélection de contenus, qui doivent devenir les principaux acteurs de la curation. Le rôle des blogueurs est encore flou : sont-ils des curators en puissance, ou vont-il au contraire devenir les concurrents directs des curators ? C’est la question de la valeur qui est posée : la prise de valeur se joue-t-elle au niveau de la création d’un contenu, ou au niveau de sa sélection ? Celui qui saura sélectionner les meilleures informations fera-t-il de l’ombre aux auteurs eux-mêmes ? Enfin, une dernière question qui a un peu été laissée de côté pendant la conférence : à qui s’adresse la curation ? A tous les utilisateurs du Web qui se sentent surchargés par la masse d’information disponible ? Ou bien la curation se limite-t-elle à une élite du Web, un petit groupe de curators qui échangeront uniquement entre eux ?
La curation, où ? Les réseaux sociaux semblent être les lieux privilégiés de la curation, qui est liée à la notion de partage. Mais Twitter n’est pas comme on pourrait le penser l’espace idéal de la curation, qui ne se réduit pas (on l’a vu) à la diffusion d’une série de liens. Il faudrait pouvoir qualifier, ordonner, hiérarchiser les informations diffusées : pas toujours évident en 140 caractères, et via une plateforme qui privilégie les contenus « chauds ». La notion d’archive, nécessaire à la curation, est peu présente sur Twitter.
La curation, quand et combien de temps ? La question du temps est primordiale. En sélectionnant les informations les plus pertinentes / intéressantes, le curator fait gagner du temps aux utilisateurs qui lui font confiance, tout en passant lui-même un temps non négligeable à trier et à analyser ses sources. L’exercice de veille préalable à la curation exige par définition une attention permanente, même si le curator n’a aucune obligation de suivre le rythme de l’actualité. Il propose son propre tempo. En cela, la curation va au-delà du journalisme de liens : il ne s’agit pas seulement de diffuser des liens en temps réel, mais de les collecter et de les ordonner. Cet archivage intentionnel est d’autant plus précieux qu’il est rare sur le net… la curation va-t-elle nourrir la mémoire du Web ?
La curation, pourquoi ? Certains considèrent la curation comme une tâche qui doit être la plus objective possible, avec comme ligne de mire l’exhaustivité. Pour d’autres, c’est justement la notion de subjectivité qui fait la force du concept : chaque curator, à travers ses choix éditoriaux, va apporter sa propre sensibilité à un sujet donné. C’est le principe de la curation : une interprétation humaine des contenus, en opposition avec le tri mécanique des moteurs de recherche. Nous arrivons au point le plus intéressant : quelles sont les motivations des curators ? Selon le sociologue Dominique Cardon, la curation est avant tout un acte expressif, qui permet de se définir sous le regard des autres. Et c’est là le risque : entre le désir de reconnaissance et l’intérêt des contenus, comment pourra-t-on mesurer la qualité d’une curation ?
Au final, plus de questions que de réponses, mais une conviction : la curation n’est pas une simple mode, mais une évolution majeure du Web qui en est encore à ses balbutiements.



Flux RSS
Belle synthèse :)
Le "qui" me semble clair : soit les professionnels de l'information, soit les catégories sociales les plus favorisées en quête de reconnaissance sociale. En, gros les blogueurs influents d'aujourd'hui. "L'élite" dont vous parlez et que l'on retrouve parmi les gros contributeurs Twitter.
Dans la curation se mêle l'utopie UGC selon laquelle tout le monde peut devenir créateur. Une fois de plus non, 90% de lurkers, 9% de commentateurs, 1% de créateurs... Ces chiffres se vérifient à chaque fois sur Youtube, les blogs ou les gros portails...
Pas le temps, pas les moyens (expressifs, techniques, économiques...), pas l'envie ni la confiance. Ces deux facteurs psychologiques étant souvent oubliés et pourtant sans doute les plus importants. L'envie de s'exprimer, de partager un point de vue, une création tient beaucoup à la confiance en soi. Laquelle est excessivement sociale, comme le montrent les études sur les inégalités scolaires.
Alors "curation", ensemble des techniques de valorisation de l'info à partir des nouveaux outils, oui. Révolution... non.
Le terreau de cette révolution potentielle est plus profond, plus complexe, plus inaccessible. Un raccourci techniciste désormais classique, depuis le plan Fabius de 1984 "informatique pour tous" jusqu'à nos emballements actuels.
:)
Rédigé par : cyrille frank | 21 février 2011 à 10:06
Une évolution majeure du web...
Je ne suis vraiment pas d'accord. C'est une fonction qui dispose de nouveaux outils et à qui on a trouvé un nouveau nom, mais une fonction qui existe depuis longtemps.
Le rapport aux blogueurs est absurde, c'est comme dire que les bloggers vont remplacer les journalistes.
Rédigé par : Genaro | 23 février 2011 à 15:34
@cyrille franck Merci pour votre commentaire détaillé. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous sur le lien entre confiance en soi et curation. Il est certain qu’aujourd’hui, c’est bien l’élite du Web habituellement productrice de contenus qui a investi le terrain de la curation : et c’est là où le “qui” rejoint le “quoi” ; si l’on se cantonne aux thèmes des réseaux sociaux, des nouvelles technologies et des entreprises, il est certain que nous resterons en milieu fermé. De quoi parle-t-on sur Twitter ? De Twitter. Je caricature un peu, mais il est certain qu’il y a tout un pan du Web que nous laissons de côté : regardez les blogs d’équitation, de généalogie, de jardinage, etc... Sur certains d’entre eux, le nombre de commentaires feraient pâlir d’envie certains blogueurs que nous qualifions (dans notre petite communauté) d’influents. Imaginons maintenant une plateforme de curation grand public, qui combinerait les moyens techniques et économiques dont vous parlez, et où chacun partagerait ses articles préférés comme il partage aujourd’hui ses photos avec ses amis sur Facebook. L’intérêt ? Construire sa propre communauté, directement liée à ses affinités. Je ne sais pas si les plateformes existantes sauront prendre le tournant de la démocratisation, mais nous allons suivre cela de très près !
@Genaro Merci pour votre visite. La question est justement de savoir comment les blogueurs vont se positionner par rapport à la curation. Aujourd'hui il me paraît faux de dire qu'il y a d'un côté les curators, et de l'autre les blogueurs (cf : le commentaire de Cyrille). On reste dans un petit milieu. Quand vous dites que la fonction existe depuis longtemps, selon vous, sous quelle(s) forme(s) ?
Rédigé par : Fanny | 23 février 2011 à 18:07
Je ne parle pas que de Twitter par nature très "consanguin".
Mais pour avoir discuté avoir les dirigeants de Dailymotion et Youtube, il semblerait que l'UGC soit réduit aux chiffres que j'ai évoqué, et ce, quel que soit le sujet. Pour parler de mon expérience, les commentateurs réguliers de sites d'actus étaient moins de 5%. Et je ne parle pas de "production" d'infos : moins de 1%.
La démocratisation culturelle ne passe pas essentiellement par les outils, mais par l'instruction et l'éducation.
Nous n'avons jamais eu une offre culturelle aussi abondante, gratuite et accessible (sur Internet, en TV, sur le câble...)
Mais qui en profite surtout : les classes moyennes-supérieures.
La curiosité, la confiance ont des ressorts plus profonds que les outils, et c'est là que se situe l'utopie technologique de "raccourci.
Ceci dit, c'est déjà cela et j'encourage vivement ces outils de simplification, qui même si non suffisants, sont toutefois nécessaire :)
Rédigé par : cyrille frank | 23 février 2011 à 19:10
En 2008/2009, un lyonnais lance le social-heapcasting.
Social-heapcasting ? Quid ? le nom d'une nouvelle quenelle ?
TO HEAP = entasser, regrouper, organiser (tags, hashtags)
TO BROADCAST = diffuser, partager, etc...
ça a donné une application qui s'appelle KWEEPER.
En 2010, des blogueurs Américains (Robert Scoble en tête) découvrent et s'extasient sur un nouvel os à ronger: Content-curation.
l'art de sélectionner puis diffuser des informations en lien avec un sujet donné.
Woaw !!
La classe !!!
Le web français (comme d'hab) s'extasie!
Et pourtant...
http://bit.ly/fj0c7r
ou
http://bit.ly/f4zpBj
ou
http://bit.ly/gOrI1U
Des informations sélectionnées, classées et partagées par les utilisateurs de kweeper depuis 2008/2009.
Kweeper dont la V2 sort dans qq jours.
La bise
Charles
PS: kweeper a un modèle économique et des références en BtoB ...
Rédigé par : charles | 09 mars 2011 à 23:15